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ET AUSSI

Donner du sens à son job

Article de Sébastien Hervieu, paru dans le n°150 du magazine Management

 

Plus de 3000 candidatures pour… dix postes ! S’agit-il du bilan des recrutements chez L’Oréal en 2007 ? Non. C’est le nombre de CV adressés à Greenpeace France après la parution d’offres d’emploi : « pour un simple poste de chargé de communication, j’ai reçu 400 e-mails en 15 jours, s’étonne encore Frédérique Claisse, responsable des ressources humaines de l’ONG.

 

Malgré des salaires inférieurs de 20 à 30% à ceux du secteur privé, l’engouement des cadres pour l’associatif s’amplifie. Frapper à la porte des associations n’est plus considéré comme une idée saugrenue, voire dévalorisante. Au contraire, c’est désormais pour beaucoup un choix professionnel comme un autre.

 

 

D’Air liquide à Emmaüs

 

La première motivation de ces nouveaux reconvertis ? Trouver ce supplément d’âme qu’ils cherchent en vain dans les entreprises classiques.
« Ils ont le sentiment que leur travail n’a plus de sens » relève Sandrine Nicourt, coauteur de « Pourquoi s’engager ? » (Payot, 2005).

 

Ingénieur sur le site grenoblois d’Air Liquide depuis cinq ans, Franck Giraudet supportait de moins en moins ce qu’il appelle « la priorité donnée à la satisfaction de l’actionnaire ».
Dans les bureaux de ce chimiste, pourtant réputé pour son souci du social, il planchait sur un programme prestigieux, la propulsion de la fusée Ariane. Mais il n’était pas épanoui pour autant.
« Dans ce milieu, nous vivons sur un petit nuage, à peine conscients d’être des privilégiés ».
En 2004 survient le déclic : sa femme est mutée à Paris. Il en profite pour démissionner et accepte un stage de 4 mois chez Emmaüs, dont il organise le salon annuel.
L’essai est tellement probant que l’association l’embauche dans la foulée comme animateur « questions internationales et solidarité ».

 

Depuis, il gère l’envoi d’une centaine de containers par an vers les antennes implantées à l’étranger. Il est également amené à travailler sur l’accès à l’eau ou le droit à la santé en Afrique noire.
Certes, côté salaire, c’est la dégringolade (il passe de 4000 à 2000 euros par mois) mais l’ex-ingénieur découvre une autre face du monde :
« Quand j’allais en Guyane, je ne voyais du pays que l’hôtel 3 étoiles de Kourou. En octobre, je me suis rendu à Sarajevo pour l’assemblée générale d’Emmaüs.
J’ai visité un centre d’hébergement et rencontré des personnes traumatisées par la guerre. Ce type d’échange donne tout son sens à mon nouveau travail. »

 

Pros de la bonne cause

 

Il y a quelques années, les grandes associations tournées vers l’humanitaire, la culture ou l’environnement n’avaient pas de postes à leur mesure à offrir à ces jeunes cadres motivés.
Mais, leurs moyens augmentant, comme d’ailleurs la pression des pouvoirs publics pour les obliger à plus de transparence sur la gestion de leurs fonds, elles sont amenées à se professionnaliser.
Et cela passe par l’embauche de managers de hauts niveaux. Du coup, les métiers dont elles ont besoin se diversifient.

 

A l’improvisation des débuts a succédé une minutieuse division du travail : logisticien, administrateur, gestionnaire des achats, homme de marketing ou spécialiste de la levée de fonds…
Prenez Julien Borrel, 31 ans. Ce diplômé de l’ISC Paris était chef de produit marketing. Il l’est toujours. A une différence près : « Avant, je vendais des logiciels chez Microsoft ; aujourd’hui, j’incite les gens à faire des dons à l’Unicef ».
En 2004, il postule à une offre de cet organisme qui lutte pour les droits de l’enfance. « J’avais depuis longtemps envie de m’investir dans une association mais, quand on finit à 20 heures tous les soirs, c’est compliqué ».
Désormais, il explique aux bénévoles comment vendre davantage de cartes de vœux, de jouets ou de calendriers Unicef :
« Je forme une force de vente comme dans une entreprise classique, avec la satisfaction de travailler pour la bonne cause. »

 

Illusions perdues

 

La « bonne cause », Grégoire Lejonc a longtemps pensé la servir chez son précédent employeur. A la sortie de son école d’ingénieur, en 2003, ce spécialiste de l’agronomie tropicale s’envole pour la République démocratique du Congo, où il vient d’être nommé « Monsieur Environnement » d’une immense concession tenue par l’exploitant forestier germano-helvétique Danzer.
Il y laisse peu à peu ses illusions: « Leur discours sur l’aménagement durable ne résistait pas à l’épreuve des faits. Bien sûr, j’ai réussi à limiter les dégâts causés par le passage des camions en forêt, mais j’ai vite réalisé mon impuissance face au peu de moyens mobilisés pour préserver la faune locale. Quant aux compensations allouées aux populations sur place, elles étaient toujours inférieures aux prévisions. »
Un jour, son DG ironise sur ses convictions: « Grégoire, tu es trop « vert », tu devrais être chez Greenpeace! » Le jeune homme le prend au mot. En 2006, il rejoint l’ONG pour faire du lobbying auprès des hommes politiques et des médias, et défendre les forêts africaines. « Je suis désormais du bon côté », répète lui aussi ce trentenaire qui, pendant ses études, s’était déjà investi dans des actions humanitaires à l’étranger.

 

Engagement durable

 

C’est là une des principales leçons à retenir: s’engager dans l’associatif ne se décrète pas sur un coup de tête -ou même de coeur. Possibilités de promotion limitées, moindre rémunération, retour souvent difficile à « la vie civile », le choix de l’humanitaire implique une réflexion sérieuse et ne convient qu’à certains profils passionnés par l’altruisme, le contact, l’avenir de la planète ou de l’humanité et le service de l’intérêt général.
C’est donc rarement un premier job, mais plutôt l’aboutissement d’une aspiration longuement mûrie. D’autant qu’il faut avoir les nerfs solides pour encaisser psychologiquement les situations d’urgence. Enfin, plus prosaïquement, certains de ces reconvertis se plaignent de devoir affronter le soupçon d’être des « profiteurs » que les bénévoles de leur propre association font parfois peser sur eux, alors qu’ils ont déjà l’impression d’avoir consenti de gros sacrifices pour la « cause ».
Ce n’est pas toujours rose d’être du bon côté!

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© MAUD SIMON / Fais ce qu'il te plaît / Witch in the city / My Genius / Little Big Soul, 2019.

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