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« Nous somme faits pour nous déployer » (1ère partie)

Entretien avec Guy Corneau, psychanalyste, paru dans le n°256 de Psychologies magazine. Propos recueillis par Pascale Senk.

 

Psychologies: Nous vivons dans un monde qui nous invite à toujours faire mieux, à être plus… Est-ce que vos recherches sur « le meilleur de soi » s’inscrivent dans ce courant?

 

    * Guy Corneau: En général, nous n’avons pas une idée très claire de ce que signifie « le meilleur de soi ». Nous avons tendance à l’associer aux notions de performance, de compétition, comme dans l’expression « vouloir être le meilleur ». Mais c’est alors le pire de nous-même dont nous parlons. Pour moi, le meilleur de nous, c’est l’essence créatrice de notre être profond. Cet élan créateur qui nous pousse à avancer depuis toujours -notre naissance- et qui cherche à s’exprimer à travers nos talents, nos habiletés. Chez beaucoup, cette puissance créatrice est inhibée, et il s’est créé un écart entre soi et son être profond.

 

Cet écart entre soi et soi est-il plus fort aujourd’hui?

 

    * On est de plus en plus sollicités. On a de moins en moins de temps pour respirer, ou flâner, ou juste être. Or, je pense que pour toucher le meilleur de soi, il faut déjà se donner du temps pour rêver. Des pauses où l’imagination peut se mettre en marche et nous permettre de nous voir autrement. Pas dans un sens de performance, pour être le « meilleur », mais dans le sens d’être au plus près de soi, de se sentir mieux et de sentir mieux ce qui cherche à se déployer en nous.

 

Comment se manifeste cette rupture avec notre puissance créative?

 

    * Je me souviens d’un homme dans un groupe, tombé en pleurs à la fin d’un exercice. Plus tard, il m’avait confié: « Je suis si content d’avoir éprouvé un sentiment! ça fait vingt ans que je suis bon mari, bon travailleur, bon père, mais j’ai perdu le contact avec moi. » Beaucoup d’hommes se reconnaissent dans cette histoire. Ils ont appris à « performer » dans la société, à mesurer leur valeur en termes d’argent, de résidence secondaire, de nouvelles technologies, etc. Mais ils ne rencontrent que le vide à l’intérieur d’eux. Lorsqu’on est ainsi coupé du plus profond de soi, on peut tenir en grappillant quelques moments de plaisir. Mais est-ce que ce sont des plaisirs qui durent, qui indiquent une joie d’exister, ou est-ce que je dois sans cesse renouveler ma dose d’alcool, de shopping, de travail, pour rester en surface? Si j’ai besoin d’en rajouter tout le temps pour pouvoir sentir davantage et me stimuler, c’et qu’en fait je me sens vide intérieurement. Parce que j’ai rompu avec la puissance intérieure de mon être.

 

Pourquoi nous coupons-nous de ce meilleur de nous?

 

    * Par peur de ne pas exister. Une peur fondamentale qui nous pousse à rechercher avec angoisse la reconnaissance des autres. Cette peur de ne pas exister, une des plus archaïques chez l’être humain, se manifeste notamment dans les grands passages de l’existence. A commencer par la naissance […] Dès notre venue au monde, nous sommes pris par l’intense besoin de reconnaissance des autres. Celui-ci s’exprime aussi à chacune de nos ruptures, de nos échecs, ou au sujet de la mort, quand l’être se demande: « Qu’est-ce-que je vais devenir après? »
 

Le regard des autres ne nous aide-t-il pas à grandir toute notre vie?

 

    * Si, bien sûr, car nous sommes des êtres sociaux. Mais il y a comme un déplacement de ce mouvement instinctif de l’être. Au début, notre besoin essentiel de reconnaissance, c’est le besoin que notre potentiel soit reconnu et qu’il puisse se déployer dans la confiance de cette reconnaissance. Mais suite aux chocs que la vie nous envoie et qui réactivent notre peur de ne pas exister, nous allons commencer, pour plaire aux autres, à faire des choses qui ne sont pas exactement liées à notre être profond. Et nous chercherons à être reconnus à travers elles. Et c’est là que l’écart s’installe. Par exemple, si je suis né dans une famille pù il y avait beaucoup de froideur, j’ai pu devenir quelqu’un de très conciliant pour tenter de rendre heureux mes proches. C’est  peut-être même devenu une qualité primordiale chez moi. Mais en réalité, je me suis éloigné de ma puissance créatrice qui, elle, me poussait vers plus d’affirmation de moi. Peu à peu, je suis de plus déchiré entre une voie, celle de mon déploiement, et une autre, plus contractée, qui est celle de ma soumission à des peurs et à des attentes de mon environnement. C’est le cercle vicieux: je me sens de plus en plus oppressé, donc je fais de plus en plus d’efforts pour obtenir la reconnaissance des autres et sentir que j’existe, afin de m’estimer un peu plus… Et là, le piège se referme: même si des millions de gens m’estiment, si moi je ne m’estime pas, le problème est toujours là. Un être ne peut s’estimer que s’il est en train de développer son potentiel. C’est là le vrai fondement de l’estime de soi.

 

Sommes-nous tous destinés à devenir des créateurs?

 

    * Je pense que nous avons tous un potentiel créteur important. Cette essence créatrice, c’est notre individualité profonde. C’est ce qui fait que l’on va apporter, comme disait Saint-Exupéry, « notre pierre », notre touche personnelle dans le monde. Il y a ceux qui savent construire des maisons, il y a des accompagnateurs, des guérisseurs, des enseignants, des artistes… Dans une société, on a besoin de tous et je me dis que chacun vient avec son parfum, sa couleur, avec lesquels il va embellir le monde. C’est d’ailleurs en déployant ce parfum, cette teinte, que la personne rencontre le bonheur, la joie d’exister.

 

Faut-il pour cela être artiste?

 

    * Absoluement pas! D’ailleurs, à partir du moment où j’attends un résultat donné par lequel je vais mesurer ma valeur, je suis dans le problème. Rien n’empêche de pratiquer une forme d’expression créatrice pour éprouver du plaisir. Mais sans nécessairement se dire: « Il faut que je sois un artiste pour être heureux. » – le syndrôme « j’aurais voulu être un artiste ». Moi, par exemple, j’aime chanter et jouer de la guitare, mais je suis loin de l’Olympia! Simplement, ce plaisir-là est important pour moi. Je n’en attends pas de résultats, mais je sais que, si je fais de la musique vingt minutes le matin, ma journée sera pleine, remplie de bien d’autres choses parce que moi-même je serai plus « chantonnant », mieux dans mes pompes, plus en contact avec ma puissance créatrice.

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© MAUD SIMON / Fais ce qu'il te plaît / Witch in the city / My Genius / Little Big Soul, 2019.

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